Eclats Républicains

Si vous le souhaitez, vous pouvez recevoir le livre "Eclats Républicains" de Simon Archipenko, Président de Voltaire République. Le  livre est paru en septembre 2007. La réception est gratuite. Si vous souhaitez contribuer à l'effort envoyez un don au siège de l'Association . Voltaire République - 73, cours Richard Vitton 69003 LYON. Pour recevoir le livre envoyez un courriel à: voltaire.republique@laposte.net

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Commission de travail Histoire

Samedi 10 novembre 2007

Comme nous vous l'avions annoncé, voici la troisième et dernière partie du travail réalisé par Voltaire République sur le programme du C.N.R.

(voir les deux premières parties : cliquez ici pour la première, pour la seconde)

Nous devons sa réalisation au citoyen Jérôme Lagae.

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Troisième partie :

Applications et portée du programme

 

 

 

Applications d’après-guerre

 

 

Rarement dans l’histoire un document programmatique sera suivi avec plus de fidélité par ceux qui l’ont inspiré. Le « plan d’action immédiate » n’avait bien évidemment pas vocation être trahi par les résistants eux-mêmes, la suite de la guerre démontra bien toute l’ardeur et la discipline à son sujet. L’objectif principal, le recouvrement de la liberté du territoire, fut atteint, que ce soit face aux allemands ou que ce soit face aux américains, qui avaient – rappelons-nous – la volonté de remplacer la suzeraineté allemande par la leur, aussi douce qu’elle puisse être. L’été 1944 vit ainsi renaître un gouvernement français – celui du général de Gaulle et des résistants - devant lequel les Américains se plieront.

 

Pour ce qui en est de la seconde partie, la rigueur dans son application fut de même. Même si le souffle réformateur dont il était porteur est vite retombé – période intense de reconstruction oblige -, même si l’«union sacrée» de la Résistance ne dura pas, la plupart des mesures furent cependant appliquées dans les années qui suivirent la libération du territoire.

 

Les mesures visant à punir les collaborateurs ont été les premières à être appliquées, suivies tout aussitôt par le rétablissement des droits civils et politiques, acquis durant la IIIe République.

 

Dès le 26 août 1944 une ordonnance est ainsi prise au sujet de la presse. Elle a plusieurs objectifs : protéger la presse française contre les influences étrangères, éviter les concentrations et imposer plus de transparence dans la presse. Elle n'est toutefois que partiellement respectée.

 

Viennent ensuite les réformes économiques et sociales, ce que l’on appelle bien souvent les  « conquêtes sociales de la Libération » :

 

De nombreuses nationalisations seront opérées. Trois vagues vont se succéder. Du 13 décembre 1944 au 16 janvier 1945, de Gaulle nationalise par ordonnance, notamment les houillères du Nord (le 14 décembre 1944), et pour collaboration avec l’ennemi Renault (le 16 janvier 1945) et Gnome-et-Rhône (le 29 mai 1945). Du 29 mai 1945 au 17 mai 1946, par une série de lois, les transports aériens (juin 1945), Banque de France et les quatre plus grandes banques françaises (2 décembre 1945) suivent. Après le départ de de Gaulle, sont nationalisés Charbonnages de France (17 mai 1946), le gaz et l'électricité (création d’EDF-GDF par la loi du 8 avril 1946) et les onze plus importantes compagnies d'assurance (25 avril 1946). D’autres nationalisations, de moindre ampleur, sont effectuées en 1948.

 

La planification, quant à elle, voit le jour en 1946 quand un Commissariat général au Plan, avec à la tête Jean Monnet, est créé (le 3 janvier). Le premier plan (1947-1950) est destiné à permettre la reconstruction. Il est à noter, qu’à l’inverse de la planification soviétique, la planification française n’est seulement qu’indicative et incitative.

 

Dans le cadre de « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale » et de la « participation des travailleurs à la direction de l’économie » des comités d’entreprise sont créés, par l’ordonnance du 22 février 1945, ajustée par la loi du 16 mai 1946. La demande des travailleurs de participer à la gestion et à la marche des entreprises étant une revendication très ancienne, l’initiative ne fut pas dans un premier temps gouvernementale, mais populaire.

Dès la Libération en effet, sous l’impulsion des comités locaux de libération, des « comités d'usine » s’étaient constitués un peu partout dans les entreprises. Ces initiatives mirent le Gouvernement Provisoire de la République française (GPRF) devant le fait accompli, qui promit de publier au plus vite une ordonnance à ce sujet. Complétée par une loi un an plus tard, la mesure n’attribua pas autant de pouvoir aux salariés qu’espérée, mais assez pour que naisse une opposition patronale virulente. Le comité d’entreprise est ainsi amené à coopérer à l’amélioration des conditions collectives du travail, à assurer au contrôle la gestion de toutes les œuvres sociales de l’entreprise, et à posséder un rôle consultatif dans la vie économique de l’entreprise. Les lois du 18 juin 1966 et du 28 octobre 1982 (dite loi Auroux) étendront encore un peu plus les dispositifs de cette loi.

 

Est mise également en place la Sécurité sociale, institution « visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail » selon le programme du CNR. Ce « plan complet » est mis en œuvre, sous l’influence de Pierre Laroque et d’Ambroise Croizat – député communiste et ministre du Travail du général de Gaulle du 21 novembre 1945 au 16 décembre 1946 -, par les ordonnances du 4 et 19 octobre 1945 et par la loi du 22 mai 1946. Il entend assurer tout le pays contre une série de risques : décès, maladie, vieillesse, accidents, chômage, maternité. Il entend ainsi généraliser et uniformiser les prestations déjà existantes, notamment les retraites. Mais cette Sécurité Sociale, financée par les cotisations des employeurs et des salariés, ne se généralisera dans la pratique que progressivement, du fait du refus de certaines professions de s’affilier au régime général.

 

Notons aussi d’autres mesures sociales issues du programme du CNR : le 18 octobre 1944, ordonnance sur les profits illicites ; le 28 juin 1945, ordonnance sur les loyers ; le 30 juin 1945, ordonnance sur le blocage des prix ; le 15 août 1945, est créé un impôt dit de solidarité nationale ; le 11 octobre 1945, ordonnance sur la crise du logement ; le 17 octobre 1945, ordonnance sur le statut du fermage. En 1946 sont rétablis la semaine des 40 heures ainsi que les délégués du personnel. Dans un pays pourtant ruiné, fut consentie en cette même année une augmentation de plus de 18% des salaires. En 1950 fut créé un salaire minimum interprofessionnel garanti, le SMIG, là aussi en fidélité au programme.

 

Parallèlement, le 22 juin 1945, la fonction publique est réformée. Un nouveau statut lui est conféré. Est créée l’Ecole Nationale d’Administration. Le but est, associé aux nationalisations et à la mise en place de la Sécurité Sociale, d’établir un Etat véritablement au service de tous, par une fonction publique et des services publics performants. 

 

Quant aux populations « indigènes et coloniales », de nouveaux cadres juridiques seront créés. Les mesures du programme du CNR ne seront réellement appliquées qu’à partir de la loi-cadre Deferre de 1956 qui donnera une réelle autonomie aux territoires colonisés, première étape d’un processus de décolonisation.

 

Quant à la volonté de donner un véritable droit à l’instruction, est créée, en novembre 1944, une « Commission ministérielle d'études pour la réforme de l'enseignement », présidée d'abord par Paul Langevin, puis après le décès de celui ci en 1946, par Henri Wallon. Ce « plan Langevin-Wallon » prévoyait un enseignement gratuit et obligatoire jusqu'à l'âge de 18 ans. Il préconisa une revalorisation du travail manuel, allant de pair avec l'accès de chacun à une solide culture. Ce plan Langevin-Wallon, qui ne sera finalement pas adopté, donnera tout de même lieu à des applications immédiates. Les ordonnances de janvier et mars 1945 mettront en place un enseignement secondaire unifié et gratuit. La même année seront créées des classes nouvelles de la 6ème  à la 3ème, classes d'orientation à faibles effectifs. En 1946, seront institués un baccalauréat technique industriel et un brevet d'études du premier cycle du second degré (BEPC), commun à toutes les sections.

 

 

Des droits constitutionnalisés

 

 

Mais l’application la plus spectaculaire de l’esprit du programme du CNR fut sans doute l’élaboration d’une « charte » de nouveaux droits, censée compléter la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, et adossée à la Constitution de la IVe République sous le nom de « Préambule de 1946 ». Celui-ci, sous l’appellation de « principes politiques, économiques et sociaux particulièrement nécessaires à notre temps » reprit l’essentiel des nouveaux droits prônés par le programme du CNR :

 

« 5. Chacun a le devoir de travailler et le droit d'obtenir un emploi. »

8. Tout travailleur participe, par l'intermédiaire de ses délégués, à la détermination collective des conditions de travail ainsi qu'à la gestion des entreprises.

9. Tout bien, toute entreprise, dont l'exploitation a ou acquiert les caractères d'un service public national ou d'un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité.

10. La Nation assure à l'individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement.

11. Elle garantit à tous, notamment à l'enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l'incapacité de travailler a le droit d'obtenir de la collectivité des moyens convenables d'existence. 

13. La Nation garantit l'égal accès de l'enfant et de l'adulte à l'instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L'organisation de l'enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l'Etat. »

Adossé de nouveau à la Constitution de la Ve République en 1958, le préambule de la Constitution de 1946, fait partie de ce que le Conseil Constitutionnel a appelé « le bloc de constitutionnalité » impliquant que toute loi ayant des dispositions contraires aux principes du préambule de cette Constitution, est donc anticonstitutionnelle.

 

 


Actualité et remises en causes

 

 

Inscrit dans le marbre de la constitutionnalité, on aurait pu penser que cela signait la victoire des valeurs énoncées par le programme du CNR. Or, après les « trente glorieuses », nombre des conquêtes sociales dont il a été le socle allaient être remises en causes.

 

L’ensemble des économistes en conviennent, ces conquêtes sociales ont joué un rôle non négligeable dans cette « heureuse » période économique que furent les « trente glorieuses ». C’est ce qu’affirma le regretté Maurice Kriegel-Valrimont, ancien membre du Conseil National de la Résistance, interrogé par François Ruffin pour l’émission « Là-bas si j’y suis » (France-Inter, 2 mars 2006) :

 

 « Alors là, la preuve a été faite, l’investissement social est un investissement économique formidable ! Et c’est vrai, je n’ai aucune hésitation à le dire, les trente glorieuses n’auraient pas été possibles si nous n’avions pas fait cette législation sociale. Historiquement, la chose est démontrée. On pouvait discuter auparavant, mais historiquement, on ne peut plus en discuter. C’est grâce à la législation sociale que les progrès ont été accomplis. »

 

Les « vingt piteuses » qui allaient débuter au milieu des années 70 allaient signer le déclenchement d’une contre-révolution libérale qui, peu à peu, grignotera ces acquis sociaux.

 

À l'occasion du soixantième anniversaire de l'adoption du programme du CNR, des anciens membres du CNR et d'autres résistants (Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London, Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant, Maurice Voutey), avaient lancé un appel à sa commémoration, le 10 mars 2004, avec l'association Attac.

 

Cet appel voulait ainsi rappeler au bon souvenir de l’esprit du programme. Il interpellait les politiques : « Comment peut-il manquer aujourd’hui de l’argent pour maintenir et prolonger ces conquêtes sociales, alors que la production de richesses a considérablement augmenté depuis la Libération, période où l’Europe était ruinée ? Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l’ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l’actuelle dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie. »

 

Signe des nouveaux temps, les principaux médias, dont les auteurs de l’appel n’acceptaient qu’ils « soient désormais contrôlés par des intérêts privés, contrairement au programme du Conseil national de la Résistance et aux ordonnances sur la presse de 1944 », avaient préféré censurer cet appel.

 

Les politiques sont bel et bien aujourd’hui en train de démissionner. Le programme du CNR serait à ranger aux oubliettes de l’Histoire. Au nom de la modernité, au nom de la nécessaire adaptation à la mondialisation, son démantèlement serait devenu nécessaire. Avec l’appui du grand patronat et du combat de sape de toute l’intelligentsia libérale, avec l’abandon de la souveraineté nationale au profit d’un super-Etat européen idéologiquement orienté, on entend aujourd’hui mener une « refondation sociale » qui n’est rien d’autre qu’un retour sur toutes ces conquêtes sociales…

 

 

 

A l’heure où son démantèlement est scrupuleusement mis en place, le rappel à la mémoire du programme du Conseil National de la Résistance est d’une importance cruciale. Si sa première partie rappelle le dur combat mené par la Résistance contre l’occupant, sa seconde n’a pas d’âge et reste d’une brûlante actualité. Les droits sociaux qu’elle énonce, et qui sont repris dans le Préambule de 1946, n’étaient pas les privilèges d’un temps. Ces droits donnaient, 155 ans après, toute leur consistance aux droits de l’homme et du citoyen proclamés en 1789. Ils entendaient donner toute sa force, toute sa plénitude à la République.


 

En 1944, la conjoncture économique et internationale n’était pas le moins du monde favorable à la mise en pratique de ces droits. Et pourtant. Et pourtant, les rédacteurs de ce programme, aux sensibilités politiques pourtant très différentes, n’eurent que faire des conjonctures et des puissances de l’argent. Après nous avoir donné une éblouissante leçon de résistance, ils nous donnèrent là une leçon de courage inouïe. Ils nous donnèrent une fantastique leçon d’humanité : rien ne saurait plus compter que la dignité due à chacun, absolue nécessité. Foudroyés par la défaite, martyrisés par l’occupation, les résistants avaient souhaité que s’instaure enfin une République digne de ce nom, où chaque être humain ait le droit à l’existence et à la dignité, et où prime l’intérêt général.

 

Insuffisamment appliqué, il est aujourd’hui viscéralement attaqué… au nom de la « modernité ». Plus que les mesures en elles-mêmes (nationalisations, mise en place de la sécurité sociale et de services publics, planification, participation des travailleurs à la direction de l’économie, droit à l’instruction et à la culture, etc.), c’est l’esprit républicain, patriotique et social même du programme qui est attaqué. C’est le désir de République, c’est le désir d’égalité, c’est le souci de fraternité qui est attaqué.

 

Se rappeler aujourd’hui au bon souvenir du programme du Conseil National de la Résistance, c’est se rappeler que la République n’est rien d’autre qu’un humanisme en action, pour laquelle la vigilance est toujours de mise, et aujourd’hui plus que jamais. C’est aussi se rappeler, comme le disait si bien Lucie Aubrac, que « le verbe résister doit toujours se conjuguer au présent »…

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Samedi 3 novembre 2007

Comme nous vous l'avions annoncé, voici la deuxième partie du travail réalisé par Voltaire République sur le programme du C.N.R.

(voir la première partie : cliquez ici)

Nous devons sa réalisation au citoyen Jérôme Lagae.

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Deuxième partie :

Le Programme du CNR

 

 

Le 15 mars 1944, les membres du Conseil National de la Résistance se mettent d’accord, en assemblée plénière, sur un programme commun, qu’ils diffusent – de manière clandestine  – sous le titre « Les Jours heureux ».

 

« Née  de la volonté ardente des français de refuser la défaite, la Résistance n’a d’autre raison d’être que la lutte quotidienne sans cesse intensifiée. » Cette phrase introductrice exprime d’ores et déjà toute la philosophie de la Résistance et de son programme commun : la Résistance n’est pas un combat circonstanciel, c’est un combat permanent contre l’oppression, c’est un réflexe humaniste face à la barbarie et à l’injustice, auxquelles elle doit être une réponse efficace.

 

Le programme est décliné en deux parties : la première partie, la plus longue, est consacrée aux mesures destinées à assurer la victoire sur l’ennemi. La seconde partie, quant à elle, développe un projet social ambitieux.

 

Le caractère révolutionnaire de cette dernière a trop souvent rendu la première méconnue. Pourtant les deux sont liées, leur coexistence en un seul et même programme en est la preuve flagrante. Les mesures édictées dans la seconde partie ne pourraient avoir d’existence si elles ne s’accompagnaient des mesures salutaires de la première.

 

 

 

            « Plan d’action immédiate »

 

 

Cette première partie entend ainsi coordonner et rationnaliser la lutte contre l’occupant. Si un débarquement allié semble imminent au moment de la publication du programme, la Résistance doit peser de tout son poids au niveau de la lutte armée, non seulement pour « abréger les souffrances » du peuple français, mais aussi pour exister aux yeux des Alliés, en particulier des Américains, qui entendent bien placer la France sous leur administration aussitôt les nazis chassés. Plus que jamais, c’est le poids des armes qui – à ces heures – compte. La première partie du programme est des plus éloquentes à ce sujet : « La Résistance Française doit ou se battre ou disparaître » peut-on lire. Et « c’est seulement » ajoute-elle «  par l’organisation, l’intensification de la lutte menée par les forces armées, par les organisations constituées, par les masses, que pourra être réalisée l’union véritable de toutes les forces patriotiques pour la réalisation de la libération nationale ». 

 

Si, en ce mois de mars 1944, la multitude des actions menées par la Résistance fait mal – voire très mal - à l’occupant (ce que le programme reconnaît et honore), ses forces ne sont pas encore assez importantes et disciplinées pour mener des actions d’une très grande envergure. Appelant le Comité Français de Libération Nationale (CFLN) à fournir des armes aux « patriotes », cette partie du programme sonne comme un appel à l’insurrection générale. « La France qui, malgré l’armistice, a poursuivi sans trêve la guerre, entend plus que jamais développer la lutte pour participer à la libération et à la victoire » affirme-t-il en effet. La Résistance est à un tournant majeur, à l’heure où le grand combat majeur s’annonce. Il faut que la Résistance y soit actrice, et non pas spectatrice, pour que les Français puissent redevenir maîtres de leur destin, recouvrer leur liberté, et non devoir subir un changement de tutelle, même plus doux. 

 

Toute la philosophie de la Résistance entend, depuis le début, faire du peuple l’acteur de son propre destin. Si le programme montre une grande reconnaissance envers les forces militaires de la France Libre et des Alliés, il n’entend pas leur laisser le monopole de la libération du territoire, et, dans la continuité de la tradition révolutionnaire française, c’est au peuple français – tel à Valmy - que doit revenir légitimement la prise des armes.

 

C’est ainsi que le programme entend mobiliser « les ressources immenses d’énergie du peuple français, pour les diriger vers l’action salvatrice ». Pour cela, il appelle à « former des comités de villes et de villages, d’entreprises, par la coordination des formations qui existent actuellement, par la formation de comités là où rien n’existe encore et à enrôler les patriotes non organisés. » Leur but sera « de faire participer de façon effective tous les Français à la lutte contre l’ennemi et contre tous ses agents de Vichy ». Toute une série de mesures précises et méthodiques sont à cet effet énoncées : « développer la lutte contre la déportation », « traquer et punir les agents de la Gestapo et de la Milice de Darnand », « combattre pour la vie et la santé des français (…) par des pétitions, par des manifestations et des grèves », « défendre les conditions de vie des anciens combattants », « mener la lutte contre les réquisitions », « saboter et paralyser la production destinée à l’ennemi » mais aussi de « renforcer les organisations armées des Forces Françaises de l’Intérieur ». Ces FFI, justement, sont appelées à combattre « dès maintenant » les troupes ennemies, de manière coordonnée et rationnelle, tout en se devant de coopérer, « en cas de débarquement », avec les armées alliées.

 

Si ce rude combat a pour objectif immédiat de libérer le territoire national du joug nazi, il a aussi un indéniable effet moral. « Ainsi dans le combat se forgera une France plus pure et plus forte capable d’entreprendre au lendemain de la libération la plus grande œuvre de reconstruction et de rénovation de la patrie » est-il affirmé, pour conclure la première partie. La défaite avait créé une profonde césure au sein de l’âme de la France. Plus qu'une simple défaite militaire, le sort de la France semblait s’y jouer plus que jamais. Plus rien, après 1940, n’aurait été comme avant. Les Français avaient été blessés au plus profond de leur âme. Mais l’âme meurtrie avait toujours su se relever. La France ne s’était pas construite dans des palais, mais dans le combat, dans le sang. Le relèvement – en tout point - de la France ne pourrait ainsi n’avoir lieue que dans le combat, les résistants en avaient conscience. La massue des nazis et des traîtres avait mis la France – et toutes les promesses qu’elles pouvaient comporter en elle - à terre. Seule la massue du peuple français pouvait rendre vie à la patrie. 

 

 

 

         « Mesures à appliquer dès la Libération du territoire »

 

 

C’est dans cette continuité historique propre à la France que s’inscrit la Résistance. La France n’existe que par le peuple. Le peuple n’existe que par le combat incessant envers la tyrannie. A la hauteur du désastre de 1940 devait répondre l’édification d’un redressement sans précédent, afin que plus jamais une telle chose puisse se reproduire. Dans sa seconde partie, la Résistance entend ainsi prendre des mesures radicales.

 

Ces mesures doivent être prises « afin d’établir le gouvernement provisoire de la République formé par le général de Gaulle pour défendre l’indépendance politique et économique de la nation, rétablir la France dans sa puissance, dans sa grandeur et dans sa mission universelle. » Dès le début, le programme marque une volonté claire de redressement de la nation française. Elle marque clairement que la Résistance intérieure et extérieure ne fait qu’une. Elle marque sa volonté de n’accepter aucune autre sujétion. Plus qu’un programme, c’est aussi une vision du monde qui est offerte ici.

 

Vient ensuite une longue liste des mesures « à appliquer dès la Libération du territoire ». Elles sont de trois natures différentes, et leur ordre d’énonciation suit là aussi l’ordre dans laquelle elles doivent être prises. Le premier « bloc » de mesures édictées vise à punir tous ceux qui ont profité de l’Occupation, à démanteler tous leurs bénéfices et acquis : « châtiment » et « éviction » des « traîtres », « confiscation » de leurs biens ainsi que ceux « des trafiquants de marché noir », « impôt progressif sur les bénéfices de guerre ».

 

Le deuxième « bloc » de ces mesures vise à rétablir les libertés civiles et politiques conquises sous la IIIe République et que le régime de Vichy et l’occupant ont supprimées et violées pendant ces quatre ans. Le programme garantit ainsi le « rétablissement du suffrage universel », mais aussi la « liberté de pensée, de conscience et d’expression », la « liberté de la presse (…) et [de] son indépendance »,  la « liberté d’association, de réunion et de manifestation », de « l’inviolabilité du domicile », du « respect de la personne humaine » et enfin de « l’égalité absolue de tous les citoyens devant la loi ».

 

Mais ces mesures, si elles ont une place ô! combien importantes aux yeux des résistants à l’heure même où la répression de l’occupant est en mars 1944 des plus terribles et des plus barbares, ne serait qu’un « simple » retour à la IIIe République, régime dont les fondements n’ont pas été assez solides pour résister à la défaite militaire, dernier couplet d’une crise existentielle qui avait démarré avec une autre crise, la fameuse crise économique mondiale des années 30.

 

Les politiques libérales traditionnelles du régime avaient montré à l’époque toute leur inefficacité à y faire face. Le Front Populaire – celui de 1936, celui de la grande grève - avait voulu être une alternative et une réponse à la crise. Mais cette voie sociale et volontariste avait été jugée trop « révolutionnaire », trop induit de « bolchévisme » pour des politiques trop attachés à un modérantisme si caractéristique de la IIIe République depuis au moins deux décennies. C’était aussi l’avis du grand patronat et d’une grande partie de la population. Pendant ce temps, la crise économique, sociale, politique et morale mina sans répit le pays. Le système qui n’avait pas voulu se remettre un tant soit peu en cause, à évoluer, en paya cher le prix en 1940.

 

Pour la Résistance, l’écroulement de la IIIe République devait servir de leçon. Plus jamais la République ne devait sombrer dans la suffisance. L’heure était, tout en conservant ses principes, à un renouvellement majeur du modèle républicain. Il fallait renforcer les bases de la République pour que plus jamais elle ne s’écroula, en lui donnant un véritable sens.

 

Le troisième « bloc » de mesures visait ainsi à « promouvoir les réformes indispensables », visant à l’instauration d’un « ordre social plus juste ». Ici, la Résistance cherchait enfin à donner un visage social à la République, un visage sans laquelle elle n’est qu’un mot, pour paraphraser Jaurès. Le programme du Conseil National de la Résistance n’est ainsi rien de moins que la voie vers une République sociale tant espérée.

 

Sur le plan économique, tout d’abord, ces mesures consistaient notamment en « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie », mais aussi par « une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général », « l’intensification de la production nationale selon les lignes d’un plan arrêté par l’Etat », « le retour à la nation des grands moyens de production monopolisée, fruits du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques » et la « participation des travailleurs à la direction de l’économie ».

 

Ces mesures cherchaient pour la première fois à mettre réellement fin dans ce pays à l’ignominie qu’avait tant dénoncée Jaurès : « Au moment même où le salarié est souverain dans l’ordre politique, il est, dans l’ordre économique, réduit au servage » déclarait-il cinquante ans plus tôt. Souverain dans l’ordre politique, on lui accordait désormais le droit de l’être – fort logiquement - dans l’ordre économique. Souverain, le salarié, le travailleur, le citoyen, étaient appelés à l’être à deux niveaux : directement, dans l’entreprise, et indirectement, à travers l’Etat.

 

L’Etat ne peut plus désormais se contenter de ses fonctions régaliennes, et laisser l’économie s’autoréguler elle-même. L’expérience de la crise de 1929 a plus que jamais montré les limites d’un tel postulat. Garant, selon l’idéal républicain, de l’intérêt général, l’Etat doit être en première ligne pour mettre la mécanique économique au service de tous.

 

A l’heure où le pays est dévasté, à l’heure où un effort de reconstruction sans précédent devra voir le jour, la prise en main de l’économie par tous au service de tous est plus qu’à un autre moment d’une nécessité absolue. Les grands secteurs stratégiques de l’économie seront ainsi nationalisés, la propriété de l’Etat et l’ensemble des acteurs économiques appelés à obéir à l’intérêt général, par la rationalisation et la planification, deux outils censés permettre une meilleure organisation et meilleure efficacité de la production économique. L’influence des communistes est ici incontestable.

 

Si ces mesures économiques pouvaient sembler avant tout être guidées par le besoin de la reconstruction, le programme édicte ensuite ses mesures sociales, des mesures qui ne laissent aucun doute quant à la volonté de la Résistance de donner de véritables droits aux citoyens les plus modestes. Ainsi elles prônent le « droit au travail » et la « sécurité de l’emploi », « la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure (…) la possibilité d’une vie pleinement humaine », « la reconstitution (…) d’un syndicalisme indépendant, doté de larges pouvoirs dans l’organisation de la vie économique et sociale », « un plan complet de sécurité sociale », « une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours ».

 

Il serait faux de dire que le programme du CNR inaugure en France ce qu’on appelait l’« Etat-Providence ». Les premières retraites datent du début du XXe siècle. Sous Tardieu, dans les années 30, furent en effet votées les premières lois visant à instituer des assurances sociales. Mais leurs effets étaient encore trop limités. Ce programme entend quant à lui  généraliser et étendre toutes les mesures déjà existantes, en prendre de nouvelles, visant à faire de ces avantages pour certains des droits à l’existence pour tous, donnant toute leur plénitude aux droits civils et politiques déjà existants.

 

Il y est aussi affirmé « la possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l’instruction et d’accéder à la culture la plus développée ». Droits théoriques, ces droits à l’instruction et à la culture dans les faits se heurtaient à la réalité sociale, qui condamnait les enfants des classes sociales les plus modestes à ne pas en bénéficier du tout, le cas de la culture « la plus développée », ou ne pas en bénéficier en totalité, le cas de l’instruction.

 

Le programme prône aussi « une extension des droits politiques, sociaux et économiques des populations indigènes et coloniales », affirmation qui, même si elle méritait alors précision, n’en fut pas moins novatrice, à une époque où ces populations n’avait encore quasiment aucun droit civil réel.

 

« Ainsi sera fondée une République nouvelle qui balaiera le régime de basse réaction instaurée par Vichy et qui rendra aux institutions démocratiques et populaires l’efficacité que leur avaient perdre les entreprises de corruption et de trahison qui ont précédé la capitulation » poursuit le programme en terme de conclusion aux mesures énoncées.

 

Si le programme entend rétablir la République dans toutes ses ambitions sociales, n’oublions pas qu’il signe aussi le parachèvement de l’édification d’une Résistance française politique et militaire. Même si, par la virulence des délations, de nombreux réseaux avaient été décapités courant 1943 et 1944, le travail accompli par les forces de la Résistance porta ses fruits et les nazis ne parvinrent pas à éliminer un mouvement sans cesse plus puissant. A la veille du débarquement de juin 1944, la Résistance se trouve ainsi prête, par son unité, par son alliance inconditionnelle avec la France Libre, par sa force mais aussi par sa stratégie militaire et politique décrite dans ce programme, à accueillir et à soutenir les libérateurs et à représenter une force politique crédible face aux Alliés.

 

La libération du territoire effectuée, le gouvernement de la Résistance reconnu, la « République nouvelle » pouvait se profiler.

 

(A suivre)

 

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